La papauté et son histoire (Abbé Daleb Mpassy)
Les premiers papes
Quelques documents, datés de manière quasi-certaine du premier siècle après Jésus Christ, attribuent déjà à l'Eglise de Rome une certaine prééminence au niveau doctrinal par rapport aux autres églises particulières, fondées elles aussi par des apôtres. Mais la vie même et les événements fondateurs de l'Église de Rome ne sont pas connus très précisément.
Il est toutefois certain que saint Paul a prêché dans la cité éternelle, et qu'il y est mort vers 67 après Jésus Christ, durant le règne de l'empereur Néron. Il est aussi probable que saint Pierre a visité Rome et y a été lui aussi martyrisé. Mais quant à la position particulière de Pierre par rapport à l'Eglise de Rome, ainsi que les personnalités des premiers évêques de cette ville, il n'en subsiste aucune trace historique.
Il est établi néanmoins que vers le 3ème siècle, les évêques de Rome se présentent comme les successeurs de Pierre, et en cela revendiquent une autorité sur les autres Églises apostoliques.
Pendant les 4ème et 5ème siècle, dès que Constantin reconnaît par l'Édit de Milan (313) la religion chrétienne, qui devient alors la religion officielle de l'Empire, les papes essayent d'imposer la suprématie juridictionnelle de leur église. Toutefois l'empereur byzantin de Constantinople s'y oppose, en tentant d'imposer sa ville comme siège de l'Eglise d'Orient, ne laissant à Rome que l'empire occidental.
Au Moyen Age
Du 6ème au 16ème siècle, l'influence des papes se fait dominante, malgré quelques vicissitudes, notamment avec l'église orientale. L'on peut dégager trois phases dans cette période.
Dans un premier temps, de la fin du 6ème à la fin du 8ème siècle, le siège de l'Eglise d'Occident se démarque et s'impose face à l'autorité des empereurs byzantins de Constantinople. On a parfois, peut-être à tort, identifié cette période au règne de Grégoire I (590-604), qui, comme ses prédécesseurs, identifie l'Eglise romaine et l'Empire. Toutefois, à la différence de ses prédécesseurs, il devra faire face à l'invasion des Lombards dans le nord de l'Italie, et défendre vaillament la sécurité de ses états. Au 8ème siècle, après la victoire des musulmans contre l'Empire Byzantin, et comme les Lombards tentent de nouveau de s'imposer en Italie, les papes se tourneront vers les Francs, et recevront (en 754) du roi Pépin le bref les territoires italiens que l'on nommera depuis cette époque les états pontificaux. Cette protection française sera encore renforcée par Charlemagne, sacré en 800 premier empereur Carolingien par le pape Léon III.
A la fin du 9ème siècle, au déclin de l'empire Carolingien, le pouvoir du gouvernement impérial de l'Italie est si faible que Rome tombe aux mains des nobles. Une fois de plus, la papauté recevra de l'aide du nord: en 962, le pape Jean XII sacre empereur le roi allemand Otto I, scellant entre les deux partis une alliance salvatrice.
Les relations entre pouvoirs temporels et autorité spirituelle furent marqués de nombreux affrontements. Même si les papes étaient initialement soumis à la puissance des empereurs, une réelle indépendance de l'Eglise se dessine peu à peu, sous la pression même des empires. Ainsi, en 1046, le roi Henri II dépose trois évêques assez hostiles à sa politique. Mais en 1049 Léon IX, ainsi que ses successeurs, commencent à mettre en place un pouvoir centralisé et unifié, qui s'opposera à l'autorité des empires terrestres.
Une deuxième phase remarquable de l'évolution et de la montée en puissance de l'Eglise s'étend de la moitié du 11ème à la moitié du 13ème siècle. Le pape Grégoire VII s'attaque à partir de 1075 au privilège traditionnel des empereurs pour la nomination des postes importants de l'Eglise. Cet épisode célèbre nommé 'querelle des investitures' s'inscrit dans la suite de la réforme bénédictine de Cluny. Des réformes internes à l'Eglise sont mises en oeuvre, comme l'obligation au célibat pour les clercs, et le combat contre la Simonie (le commerce des offices religieux). Mais c'est surtout pour la liberté des églises face aux pouvoirs temporels que Grégoire VII va livrer bataille. Un synode interdit en 1075 l'investiture du clergé par les institutions civiles. Le principal opposant à ces changements sera l'empereur germanique Henri IV, qui tentera de déposer Grégoire. Mais le pape excommuniera Henri en 1076. Finalement, le pape Calixte II et l'empereur Henri V signeront un compromis par le Concordat de Worms en 1122, qui garantit la libre élection des évêques, à condition que ceux-ci rendent hommage et jurent fidélité à l'empereur avant leur consécration. Il n'y eut pas de controverse violente en France, mais le roi d'Angleterre Henri I (1100-1135) batailla contre saint Anselme, archevêque de Canterbury; ils arrivèrent à peu près au même compromis.
C'est à cette époque qu'Urbain II lança en 1095 la grande période des croisades, pour libérer la terre sainte de la domination musulmane. Cela permit à la fois de fonder l'autorité des papes, et de dépenser les énergies belliqueuses de la noblesse européenne: à se battre contre les infidèles, ils ne se font plus la guerre entre eux ! Ainsi, même si les croisades se révèlent finalement un échec pour la libération des lieux saints, elles donneront un grand prestige aux papes durant le 12ème et le 13ème siècle. Des grandes figures comme Alexandre III, Innocent III, Grégoire IX et Innocent IV montrèrent alors leur suprématie sur les empereurs et les rois occidentaux.
Mais cette période faste ne dure pas. Un demi siècle plus tard, Boniface VIII est victime de l'hostilité du roi français Philippe IV. En 1309, le pape Clément V quitte Rome et va résider en Avignon: c'est le début de la 'captivité de Babylone' (1309-1378), durant laquelle tous les papes furent français, vécurent à Avignon (dans le magnifique palais des papes), et subirent des pressions politiques de la Couronne de France.
Durant les 13ème et 14ème siècles, l'autorité du pape est sérieusement malmenée par les princes d'Europe. Cet état de fait est de plus amplifié par le Grand Schisme d'Occident (1378-1418), où deux, voire trois papes se disputent le siège de Rome, divisant l'Église en obédiences rivales. Les forces spirituelles et économiques de l'Église se voient détournées vers de vaines fins personnelles. Ces années de schisme et les conciles de Constance et de Bâle (qui visaient à limiter l'autorité du Pape) illustrent les effets d'un pape relégué à être le chef d'une principauté italienne. A cette époque, l'autorité du successeur de Pierre n'est plus que théorique, et ce sont les princes, les rois, et les administrateurs de cités états (comme Venise) qui régentent les églises locales.
La Réforme
C'est dans cette situation incertaine que Martin Luther s'oppose à l'enseignement traditionnel de l'Eglise. En ce début du 16ème siècle, la corruption du clergé, l'impossibilité pour Léon X et ses successeurs de mesurer le danger de l'exubérance de ces théories augustiniennes, et l'esprit indépendant des Allemands aboutit rapidement à la réforme protestante. L'Église a vraiment besoin d'une réforme, pour ne pas sombrer dans cette marée anti-catholique qui envahit déjà le nord de l'Europe.
Ce n'est qu'en 1534, à l'élection de Paul III, que la Contre-Réforme commence. Le pape établit une commission de réforme tenu par le collège des Cardinaux, encourage la formation des Jésuites, et convoque le concile de Trente, qui se réunit de 1545 à 1563.
Le concile aboutit à une réforme globale de l'Eglise, unifiant et structurant fortement la dogmatique, la morale, la liturgie, l'administration ecclésiale, et la papauté elle-même. Ces orientations influencèrent tout le comportement de l'Eglise catholique romaine jusqu'à la moitié du 20ème siècle. C'est au concile de Trente que l'on doit le souffle missionnaire, spirituel et conquérant de l'Eglise à cette période.
Du 18ème au 19ème siècle
L'élan du concile ne parvint tout de même pas à contrebalancer les mouvements de fond qui poussent les églises locales à l'autonomie. Des doctrines nationales en France, Allemagne, Autriche (connues respectivement sous les noms de Gallicanisme, Fébronianisme, Joséphisme) réduisent progressivement le rôle du pape à un administrateur de ses états. Ce déclin s'exprime clairement lorsqu'en 1773, sous la pression des Bourbons, Clément XIV supprime les Jésuites, pourtant ses meilleurs alliés. Quelques années plus tard, malgré le Concordat de 1801 qui rétablit l'Eglise en France après la Révolution, l'autorité du pape Pie VII est vivement contestée par Napoléon.
A partir de cette époque, le pouvoir temporel des papes diminue progressivement. Bien que le congrès de Vienne (1815) rende au pape ses états pontificaux, ceux-ci sont annexés de force au royaume d'Italie en 1870. Il faudra attendre les accords du Latran (en 1929) pour trouver une solution au statut politique du pape: au coeur de Rome est créé l'état du Vatican, ce qui rend l'indépendance au pape, tout en lui donnant une influence plus politique que temporelle.
Paradoxalement, la chute de puissance temporelle du pape va en quelque sorte redorer le blason spirituel de l'Eglise. Les restaurations monarchiques en France durant le 19ème siècle verront en l'Eglise Catholique davantage un allié conservateur qu'un rival. C'est "l'alliance du sabre et du goupillon".
A la fin de la Restauration, lorsque les institutions laïques et les constitutions des gouvernements prennent de la distance par rapport à la religion, les catholiques entendent un appel à un renouveau spirituel, suivant les orientations du pape.
Vers le 21ème siècle
L'autorité des papes du 19ème et du 20ème siècle s'enracine dans leurs prises de position nettes dans tous les aspects de la vie religieuse. Le pontificat de Pie IX a permis par exemple un contrôle mondial de toutes les missions catholiques. La définition de l'infaillibilité pontificale du premier concile du Vatican permet de donner un clair fondement théologique à la centralisation romaine et à la catholicité de l'Église. 'Catholique', en effet, signifie 'universel'.
Les grandes encycliques de Léon XIII et de Pie XII enseignent de manière ferme mais univoque les positions de l'Eglise en terme de morale économique, sociale, politique, familiale et sexuelle. Ces documents donnent les grandes orientations de la vie chrétienne. Si les prises de position de Léon XIII pour le monde ouvrier se sont révélées prophétiques, le monde n'a pas encore saisi les insistances de l'enseignement des papes quant au respect de la vie et des personnes.
Le concile Vatican II, convoqué par Jean XXIII, ouvre de nouveaux horizons à l'Eglise, en la présentant sous un visage à la fois plus spirituel et davantage incarné. La réforme liturgique, les orientations oecuméniques, les nouvelles priorités de l'Eglise dans les domaines de la morale sociale et individuelle, et ses nouvelles structures (comme les conférences épiscopales) veulent travailler à établir encore plus profondément le règne du Christ dans le monde d'aujourd'hui.
Le pape Paul VI continua les rapprochements oecuméniques, réorganisa la Curie, enseigna pour la paix et la justice sociale, et réaffirma des principes éthiques quant à la défense de la vie (encyclique Humanae Vitae de 1968).
Avec l'élection de Jean Paul II, l'Eglise se dote, pour la première fois depuis Adrien VI au 16ème siècle, d'un pape non italien. Depuis lors, le saint Père essaye d'appliquer le concile Vatican II, dans son véritable esprit d'évangélisation et de conversion. L'insistance sur la rigueur de la doctrine dans la continuité de la tradition, comme le montrent les récentes nominations d'évêques dans le monde, est équilibrée par un appel à la sainteté personnelle, dans une vie droite et ouverte au monde. La chute du communisme soviétique est due en grande partie à son attachement à ses racines polonaises. La dénonciation des excès du libéralisme économique et moral, dans ses conséquences planétaires et individuelles est aujourd'hui sa grande priorité. C'est tous ces thèmes que le saint Père diffuse dans l'abondance de ses écrits et de ses voyages à travers le monde.