LA PAIX AVEC DIEU ET SA CREATION (Abbé Daleb)
Introduction
1. À l’heure actuelle, on constate une plus vive conscience des menaces qui pèsent sur la paix mondiale, non seulement à cause de la course aux armements, des conflits régionaux et des injustices qui existent toujours dans les peuples et entre les nations, mais encore à cause des atteintes au respect dû à la nature,de l’exploitation désordonnée de ses ressources et de la détérioration progressive dans la qualité de la vie. Cette situation engendre un sentiment de précarité et d’insécurité qui, à son tour, nourrit des formes d’égoïsme collectif, d’accaparement et de prévarication.
Face à la dégradation générale de l’environnement,l’humanité se rend compte désormais que l’on ne peut continuer à utiliser les biens de la terre comme par le passé. L’opinion publique et les responsables politiques en soît inquiets ; leó savants dans les disciplines les plus diverses en étudient les causes. On assiste ainsi à la formation d’une conscience écologique qu’il ne faut pas freiner mais favoriser, en sorte qu’elle se développe et mûrisse en trouvant dans des programmes et des initiatives concrets l’expression qui convient.
2. Bien des valeurs éthiques, d’importance fondamentale pour le développement d’une société pacifique, sont en rapport direct avec le problème de l’environnement. L’interdépendance des défis nombreux que le monde actuel doit affronter confirme la nécessité de solutions concertées, fondées sur une vision morale cohérente du monde. Pour les chrétiens, cette vision du monde repose sur les convictions religieuses qui viennent de la Révélation. Voilà pourquoi, en commençant ces message, je désire évoquer le récit biblique de la création ; et je souhaite que ceux qui ne partagent pas nos convictions de foi puissent y trouver aussi des éléments utiles pour une réflexion et une action communes. Depuis 1968, le 1er janvier de chaque année, le Pape adresse un message au monde pour la Journée de la Paix. Dans son message de 1990, Jean-Paul II a présenté la position de base de l’Église catholique en ce qui concerne la crise écologique et la responsabilité des chrétiens à l’égard de l’environnement. Nous proposons ici l’intégralité de ce texte dont le titre d’origine est « La Paix avec Dieu créateur, la Paix avec toute la création ». Aujourd’hui, il faut promouvoir la formation d’une conscience écologique en sachant que les problèmes qui menacent l’environnement menacent aussi la paix. Cette conscience, pour les chrétiens, s’enracine dans la vision très positive de la création proposée par la Bible. La crise écologique, résultat des comportements irresponsables de l’homme à tous les niveaux et menace pour la vie humaine, est un problème moral. Toute solution aux problèmes écologiques doit respecter la vie et la dignité de la personne humaine aussi bien que l’intégrité de la création qui a été confiée à l’humanité tout entière. La gravité de la crise exige une solidarité nouvelle. La pauvreté et la guerre, sources des dégradations sérieuses de la nature, doivent être éliminées. Il faut aussi que chacun révise son style de vie personnel. Pour cela,
l’éducation à une attitude respectueuse à l’égard de la nature, de soi-même, d’autrui… est essentielle. Ainsi, chacun sera préparé à assumer sa responsabilité vis-à-vis de la terre et des générations à venir. Ce texte présente, de manière systématique, la réflexion de l’Église commencée sous Paul VI et poursuivie sous Jean-Paul II (voir « Entretien », p. 46) mais qui n’avait pas encore été exprimée sous forme d’un document ecclésial consacré exclusivement à l’environnement. Les documents les plus récents sur la question se fondent tous sur les principes exprimés dans ce message.
LECTURELa paix avec Dieu et sa création
Dan son encyclique Evangelium vitae, le Pape Jean-Paul II montre le lien qui existe entre la question de l’écologie et les responsabilités de l’homme à l’égard de la vie.
42. Défendre et promouvoir la vie, la vénérer et l’aimer, c’est là une tâche que Dieu confie à tout homme, en l’appelant, lui son image vivante, à participer à la seigneurie qu’Il a sur le
monde (…) Appelé à cultiver et à garder le jardin du monde (cf. Gn 2, 15), l’homme a une responsabilité propre à l’égard du milieu de vie, c’est-à-dire de la création que Dieu a placée au service de la dignité personnelle de l’homme, de sa vie, et cela, non seulement pour le présent, mais aussi pour les générations futures. C’est la question de l’écologie – depuis la préservation des « habitats » naturels des différentes espèces d’animaux et de diverses formes de vie jusqu’à l’« écologie humaine » proprement dite [voir encadré p. 10] – qui trouve dans cette page biblique une claire et forte inspiration éthique pour que les solutions soient respectueusås du grand bien qu’est la vie, toute vie. En réalité, « la domination accordée par le Créateur à l’homme n’est pas un pouvoir absolu, et l’on ne peut parler de liberté “ d’user et d’abuser ”, ou de disposer des choses comme on l’entend. La limitation imposée par le Créateur luimême dès le commencement, et exprimée symboliquement par l’interdiction de “ manger le fruit de l’arbre ” (cf. Gn 2, 16), montre avec suffisamment de clarté que, dans le cadre de la nature visible, nous sommes soumis à des lois non seulement biologiques mais aussi morales, que l’on ne peut transgresser impunément » [Sollicitudo rei socialis, 34].
Pour le texte intégral de l’encyclique, voir DC 1995, n° 2114, p. 351-406. PPELÉ À CULTIVER ET À GARDER LE JARDIN DU MONDE »
mais aussi à une certaine révolte de la terre contre lui (cf. Gn 3, 17-19 ; 4, 12). Toute la création fut assujettie à la caducité et, depuis lors, elle attend mystérieusement sa libération pour entrer dans la liberté de la gloire des enfants
de Dieu (cf. Rm 8, 20-21).
4. Les chrétiens professent que dans la mort et la résurrection du Christ s’est accomplie l’oeuvre de la réconciliation de l’humanité avec le Père, qui « s’est plu… par lui à réconcilier tous les êtres pour lui, aussi bien sur la terre que dans les cieux, en faisant la paix par le sang de sa croix» (Col 1, 19-20). La création a été ainsi renouvelée (cf. Ap 21, 5), et sur elle, qui était auparavant soumise à « l’esclavage »
de la mort et de la corruption (cf. Rm 8, 21), s’est répandue une vie nouvelle, tandis que « nous attendons de nouveaux cieux et une terre nouvelle où habitera la justice » (2 P 3, 13). Ainsi, le Père « nous a fait connaître le mystère de sa volonté, ce dessein bienveillant qu’Il avait formé en lui par avance, pour le réaliser quand les temps seraient accomplis : ramener toutes choses sous un seul Chef,
le Christ » (Ep 1, 9-10).
5. Ces réflexions bibliques mettent mieux en lumière le rapport entre l’agir humain et l’intégrité de la création. Lorsqu’il s’écarte du dessein de Dieu créateur, l’homme provoque un « Et Dieu vit que cela était bon »
3. Dans les pages de la Genèse où est rapportée a première révélation que Dieu fait de lui-même à l’humanité (Gn 1-3), reviennent comme un refrain les mots : « Et Dieu vit que cela était bon ». Mais lorsque Dieu, après avoir créé le ciel et la mer, la terre et tout ce qu’elle contient, crée l’homme et la femme, l’expression change sensiblement : « Dieu vit tout ce qu’il avait fait : cela était très bon » (Gn 1, 31). Dieu confia à l’homme et à la femme tout le reste de la création et c’est alors, comme dit le texte, qu’il put se reposer « de toute l’oeuvre qu’il avait faite » (Gn 2, 3).
La vocation d’Adam et d’Ève à participer à la réalisation du plan de Dieu sur la création stimulait les capacités et les dons qui distinguent la personne humaine de toute autre créature et, en même temps, établissait un rapport ordonné entre les hommes et tout le créé. Faits à l’image et à la ressemblance de Dieu, Adam et Ève devaient soumettre la terre (cf. Gn 1, 28) avec sagesse et amour. Cependant, par leur péché, ils détruisirent l’harmonie existante, s’opposant délibérément au dessein du Créateur. Cela conduisit non seulement à l’aliénation de ’homme par lui-même, à la mort et au fratricide. Le
désordre qui se répercute inévitablement sur le reste de la création. Si l’homme n’est pas en paix avec Dieu, la Terre elle-même n’est pas en paix : « Voilà pourquoi le pays est en deuil et tous ses habitants dépérissent, jusqu’aux bêtes des champs et aux oiseaux du ciel, et même les poissons de la mer disparaîtront » (Os 4, 3). L’expérience de cette « souffrance » de la Terre nous est commune avec ceux qui ne partagent pas notre foi en Dieu. En effet, tous ont sous les yeux les dévastations croissantes causées dans le monde de la nature par le comportement d’hommes indifférents aux exigences secrètes, mais clairement perceptibles, de l’ordre et de l’harmonie qui le régissent. Par conséquent, on se demande avec anxiété s’il est encore possible de porter remède aux dommages provoqués. Il est évident qu’une solution adéquate ne peut se limiter à une meilleure gestion, ou à un usage moins irrationnel des ressources de la terre. Tout en reconnaissant l’utilité concrète de telles mesures, il paraît nécessaire de remonter aux sources et de considérer dans son ensemble la crise morale profonde dont la dégradation de l’environnement est un des aspects préoccupants.
La crise écologique : un problème moral
6. Certains éléments de la crise écologique actuelle font apparaître à l’évidence son caractère moral. Il faut y inscrire en premier lieu l’application sans discernement des
progrès scientifiques et technologiques. Beaucoup de découvertes récentes ont apporté à l’humanité des bienfaits indiscutables ; elles manifestent même la noblesse de la vocation de l’homme à participer de manière responsable à l’action créatrice de Dieu dans le monde. On a cependant constaté que l’application de certaines découvertes dans le cadre industriel et agricole produit, à long terme, des effets négatifs. Cela a mis crûment en relief le fait que, pour aucune intervention dans un domaine de l’écosystème, on ne peut se dispenser de prendre en considération ses conséquences dans d’autres domaines et, en général, pour le bien être des générations à venir. La destruction progressive de la couche d’ozone et l’« effet de serre » qu’elle provoque ont atteint désormais des dimensions critiques par suite du développement constant des industries, des grandes concentrations urbaines et de la consommation d’énergie. Les déchets industriels, les gaz produits par la combustion des carburants fossiles, la déforestation incontrôlée, l’usage de certains types de désherbants, de produits réfrigérants et de combustibles de propulsion, tout cela, on le sait, nuit à l’atmosphère et à l’environnement. Il en résulte de multiples altérations météorologiques et atmosphériques dont les effets vont des atteintes à la santé jusqu’à l’immersion possible, dans l’avenir, des terres basses. (•) Alors que, dans certains cas, les dégâts sont désormais irréversibles, dans bien d’autres cas, ils peuvent encore être contrôlés. C’est donc un devoir pour toute la communauté humaine
– pour les individus, les États et les organisations internationales – de prendre au sérieux leurs responsabilités.
7. Mais le signe le plus profond et le plus grave des implications morales du problème écologique se trouve dans les manquements au respect de la vie qui se manifestent dans de nombreux comportements entraînant la pollution. Les conditions de la production prévalent souvent sur la dignité du travailleur, et les in-
(•) Les dossiers sur la crise écologique préparés par a revue Eurêka aident à saisir le pourquoi de la dégradation de l’environnement et les enjeux pour la vie de l’homme.
Voir par exemple « Pollution : alerte dans la ville » sur l’atmosphère (n° 4, février
1996, p. 36-49); « 2100 : la Terre sens dessus dessous » sur le climat (n° 37,
novembre 1998, p. 44-55);« Comment va la planète bleue » sur les océans (n° 31, mai 1998, p. 48-63).
Dans son message de 1999 pour la Journée de la paix, le Pape lie la question de l’environnement aux droits de l’homme : Le droit à un environnement sain est lié à la promotion de la dignité humaine, car il met en évidence la dynamique des rapports entre individu et société. Un ensemble de normes internationales, régionales et nationales sur l’environnement est en train de donner peu à peu une forme juridique à ce droit. Toutefois, les mesures juridiques ne suffisent pas par elles-mêmes. Le
danger de graves dommages causés à la terre et à la mer, u climat, à la flore et à la faune, exige un profond changement dans le style de vie caractéristique de la civilisation moderne de consommation, particulièrement dans les pays les plus riches. Il ne faut pas non plus sous-estimer un autre risque, même s’il est moins radical : poussés par la nécessité, ceux qui vivent misérablement dans les zones rurales peuvent en arriver à exploiter outre mesure le peu de terre dont ils disposent. Il fáut donc favoriser une formation spécifique qui leur apprenne comment harmoniser la culture de la terre et le respect de l’environnement. (…)
Pour le texte de ce message, voir DC 1999, n° 2195, p. 1-6.
LE DROIT À UN ENVIRONNEMENT SAIN
térêts économiques l’emportent sur le bien des personnes, sinon même sur celui de populations entières. Dans ces cas, la pollution ou la destruction de l’environnement sont le résultat d’une vision réductrice et antinaturelle qui dénote parfois un véritable mépris de l’homme. De même, des équilibres écologiques délicats sont bouleversés par une destruction incontrôlée des espèces animales et végétales ou par une exploitation imprudente des ressources ; et tout cela, il faut le rappeler, ne tourne pas à l’avantage de l’humanité, même si on le fait au nom du progrès et du bien-être.
Enfin, on ne peut pas ne pas considérer avec une profonde inquiétude les possibilités considérables de la recherche biologique. On n’est peut-être pas encore en mesure d’évaluer les troubles provoqués dans la nature par des manipulations génétiques menées sans discernement et par le développement inconsidéré d’espèces nouvelles de plantes et de nouvelles formes de vie animale, pour ne rien dire des intentions inacceptables à l’origine même de la vie humaine. Dans un domaine aussi délicat, il n’échappe à personne que l’indifférence ou le refus des normes éthiques fondamentales portent l’homme au seuil même de son autodestruction. La norme fondamentale que doit respecter un juste progrès économique, industriel et scientifique, c’est le respect de la vie et, en premier lieu, de la dignité de la personne humaine. La complexité du problème écologique est évidente pour tous. Toutefois, il existe quelques principes de base qui, dans le respect de l’autonomie légitime et de la compétence spécifique de ceux qui en ont la charge, peuvent orienter la recherche vers des solutions adéquates et durables. Il s’agit de principes essentiels pour construire une société pacifique, laquelle ne peut ignorer ni le respect de la vie ni le sens de l’intégrité de la création.