Evêques Congolais: pétrole, pauvrété et politique.
Évêques Congolais: pétrole, pauvrété et politique. |
| CONGO (BRAZZA) - 12 août 2002 - par CHEIKH YÉRIM SECK |
| Critiquant la gestion de l'or noir par le pouvoir, les hommes en soutane proposent leur propre plan économique. S'il y a, au Congo, un sujet qui fâche, déchaîne les passions et suscite les controverses les plus vives, c'est bien le pétrole. Les fluctuations du cours du brut, le rôle des firmes internationales implantées dans le pays, la gestion de la rente pétrolière... sont, depuis l'indépendance en août 1960, au coeur des querelles politiques. Longtemps à l'écart de ce débat, les hommes d'Église y ont brusquement fait irruption le 11 juillet dernier. Avec la publication, dans l'hebdomadaire La Semaine africaine, d'une retentissante déclaration signée de la Conférence épiscopale des évêques du Congo (CEEC). Les prélats n'y vont pas avec le dos de la cuillère : « Un certain nombre de maux dont souffre notre pays découlent de la mauvaise gestion des revenus pétroliers, mauvaise gestion entraînant l'inégalité, l'injustice, les guerres et la pauvreté. » Avant d'ajouter que le pétrole doit être « un combustible non pour la mort, la dette, la malédiction, la violence, la dictature, la guerre civile, mais pour le bien-être des populations ». Publié le jour même des élections sénatoriales clôturant une laborieuse transition de cinq ans, le pamphlet a fait l'effet d'un pavé dans la mare. Les propositions énoncées tendent à enlever au chef de l'État et à son gouvernement toute marge de manoeuvre dans la gestion de la manne pétrolière. La CEEC propose qu'une loi semblable à celle en vigueur au Tchad soit votée pour organiser la répartition des revenus de l'or noir. Pour les gérer, un comité composé de représentants de l'État, de l'Église et de la société civile devrait être créé. Et des comptes spéciaux seraient ouverts auprès du Trésor public et des institutions financières internationales. Des pourcentages de la rente fixés à l'avance seraient affectés aux autorités centrales et locales de l'État et aux investissements dans des infrastructures prioritaires. Sans oublier la part pour les générations futures qui, comme cela se passe en Norvège, devrait être prélevée pour n'être mise à disposition qu'après l'épuisement des réserves. Une loi exigerait la publication régulière des revenus et de l'activité financière de la Société nationale des pétroles du Congo (SNPC, entreprise publique chargée de commercialiser les 20 % à 30 % de la production de brut revenant à l'État congolais). Et, pour clore ce qui s'apparente à un véritable plan économique, les prélats ont demandé à leurs homologues des États-Unis de faire pression sur le FMI et la Banque mondiale pour que la dette du Congo soit convertie en investissements sociaux. En somme, une motion de défiance des hommes en soutane contre la gestion de l'or noir pratiquée par les dirigeants de leur pays. La sortie ne pouvait laisser indifférent. Surtout avec l'effet amplificateur de l'intervention sur les radios étrangères, le 16 juillet, de l'archevêque de Brazzaville et président de la Conférence épiscopale, Mgr Anatole Milandou, pour étayer les propos de la déclaration. Le ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement, François Ibovi, a reçu mandat de mener une ferme riposte médiatique, à l'issue d'une réunion d'urgence dans l'après-midi du 16. « Il y a dans ce pays des institutions compétentes pour débattre de la répartition des ressources publiques, a-t-il aussitôt répliqué. Si les évêques se sentent une compétence en matière budgétaire, ils n'ont qu'à se faire élire députés pour agir sur les lois de finances. » Loin d'être un incident isolé, l'accroc autour du pétrole traduit un malaise vécu au quotidien par les Congolais, habitant un pays doté de richesses naturelles dont ils tardent à ressentir les effets dans leur assiette, leur état de santé ou leur niveau de vie. Et qui les exposent à des guerres téléguidées par les intérêts de multinationales. La rente pétrolière annuelle de 450 milliards de F CFA environ n'empêche pas 70 % des habitants du pays de vivre en dessous du seuil de pauvreté et 60 % de la population active de rester sans emploi. Ce diagnostic légitime inspire-t-il à lui seul l'intervention des dignitaires religieux ? « Une grande partie de la hiérarchie de l'Église congolaise est originaire de la région du Pool, analyse un diplomate en poste à Brazzaville. Du fait d'un fort sentiment ethnique et régional dans le pays, les affrontements entre l'armée et les rebelles Ninjas du Pool braquent les évêques contre Sassou et son équipe. » Le maître d'oeuvre de la déclaration du 11 juillet, l'archevêque de Brazzaville, originaire de l'ethnie laarie (celle de l'ancien maire de la capitale, aujourd'hui exilé, Bernard Kolélas, et du pasteur Ntoumi, chef des Ninjas en guerre contre les troupes gouvernementales), n'en est pas à un heurt près avec les autorités congolaises. Aux pires moments des affrontements entre l'armée et les sbires de Ntoumi, au début du mois de juin dernier, il déclarait : « On ne peut pas justifier les attaques par hélicoptère. L'armée n'atteint pas la vraie cible. Les Ninjas sont mobiles. Les personnes touchées sont les femmes, les enfants et les vieillards. » Une sortie qui n'a pas manqué de provoquer des frictions au palais de Mpila où l'on affirmait mener une « opération de police » sans dommages collatéraux. Né en 1946 à Nsamouna, dans le district de Kinkala, à 180 km au sud de Brazzaville, Mgr Anatole Milandou est l'un des deux jeunes évêques ordonnés à l'occasion des festivités du centenaire de l'évangélisation du Congo, en 1983. Il a connu une ascension rapide depuis son départ de l'évêché de Kinkala détruit par la guerre, en septembre 1998. Il se définit comme un homme d'Église informé, au diapason du monde moderne. Et les affaires de la Cité ne le laissent pas indifférent, comme nombre de ses prédécesseurs. Le clergé congolais a, en effet, à plusieurs reprises depuis l'indépendance du pays, fait irruption dans la politique. Par le canal médiatique, essentiellement. En s'exprimant sur toutes les questions, depuis 1952, à travers son propre organe de presse, La Semaine africaine. Aujourd'hui l'un des journaux les plus lus, celui-ci a perdu son âme d'hebdomadaire catholique pour se muer en un influent média politique. Et c'est dans ses colonnes qu'est parue la controversée déclaration. Le premier président du Congo indépendant n'était autre qu'un abbé, Fulbert Youlou, lui aussi originaire du Pool. En février 1991, Ernest Kombo, évêque d'Owando, a été porté à la tête de la Conférence nationale. Puis à la présidence du Conseil supérieur de la République (CSR), qui, de juin 1991 aux législatives de juillet 1992, a servi de Parlement transitoire et assuré le suivi dans la mise en place des institutions démocratiques issues de la Conférence nationale. Les Congolais retiennent de cette période les conflits entre le prélat et le chef du gouvernement de transition, André Milongo. Principalement autour de l'utilisation des deniers publics. « Pourtant, nous confie François Ibovi, les hommes d'Église sont loin d'être des modèles de vertu. Il a fallu l'intervention du président de la République pour calmer les esprits après un scandale financier intervenu dans le diocèse de Mgr Kombo. Et, malgré toutes les bonnes intentions de l'archevêque Milandou, je ne vois pas au Congo de vraies églises construites avec l'argent de la solidarité chrétienne internationale. » La CEEC semble, malgré tout, déterminée à s'attaquer à la « nébuleuse du pétrole ». Et a même rallié les évêques des pays voisins à sa position lors de la VIe assemblée plénière de l'Association des conférences épiscopales de la région d'Afrique centrale qui s'est tenue à Malabo, en Guinée équatoriale, du 6 au 14 juillet. Les évêques du Tchad, du Gabon, de la Guinée équatoriale, du Cameroun, de la République centrafricaine et du Congo ont planché sur le pétrole au détriment du thème prévu : la place de la femme dans le christianisme. « La région d'Afrique centrale, ont-ils souligné, croule sous la misère, malgré l'accroissement des découvertes pétrolières et les autres ressources. » Accusant les compagnies multinationales de provoquer des guerres fratricides, de fournir des armes et de détruire l'environnement, ils les ont sommées d'arrêter leur « affairisme criminel ». Avant de fustiger l'attitude des leaders politiques de la zone qui, à les en croire, « utilisent les recettes pétrolières à leur guise pour financer leurs activités politiques, acheter les consciences ainsi que des armes destinées à assurer leur sécurité ». |
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