1- Approches possibles de la réconciliation chez Saint Paul
Point n’est besoin pour nous de reprendre ce que d’autres ont déjà si bien dits sur la vie de l’Apôtre Paul dans les précédents numéros. Mais, ajoutons l’orientation de Benoît XVI:
« l'Église nous propose cette année à travers la vie et les écrits de St Paul, la redécouverte de l'apôtre des païens et la permanence de sa vision de la mission
aujourd'hui ». Ainsi, Pour parler de Paul, on possède deux sources : les Actes des Apôtres et ses écrits. Sa vie a deux facettes séparées par un événement décisif : la révélation
d'un certain Jésus sur le chemin de Damas. Dès lors, la réconciliation s’actualise et prend sens dans sa vie d’où cette invite si pressante à l’endroit des Corinthiens: « Laissez-vous
réconcilier avec Dieu ! » (2 Co 5, 17-20).
a) « Laissez-vous réconcilier avec Dieu ! »
Cette phrase de saint Paul se trouve dans la 2ème épître aux Corinthiens mais elle n’épuise pas le sens que l’apôtre donne au terme réconciliation. Selon Paul, toute initiative de
réconciliation vient de Dieu car par lui-même, l’homme est incapable de se réconcilier ni avec le créateur qu’il a offensé par son péché, ni avec lui-même, ni avec autrui. De fait, l’action de
Dieu est ici première et décisive. La réconciliation implique un renouvellement complet pour ceux qui en bénéficient, et coïncide avec la justification (Rm 5,9s) et la sanctification (Col
1,21s). Pour Paul, du fait que Dieu est l’auteur premier et principal de la réconciliation, il ne s’ensuit pas que l’homme ait ici une attitude purement passive: il doit accueillir le don de
Dieu. L’action de Dieu n’exerce son efficacité que pour ceux qui veulent bien y consentir par la foi. Pour réveiller les Corinthiens, Paul les ramène aux origines de leur foi. Qu’ils ne se
gonflent pas d’orgueil (1 Co 5, 2) ! C’est Dieu qui a tout fait. Quand Paul parle de « Dieu », il désigne le Père. L’œuvre de Dieu a été de réconcilier le monde avec lui. La
réconciliation est plus que le pardon. Car, si le pardon n’est pas accepté par une des parties, il reste, hélas ! stérile. Dans l’Ancien Testament, Dieu a sans cesse offert le pardon et
fait alliance avec le peuple d’Israël. Mais la réponse a toujours été décevante. C’est seulement en Jésus-Christ, notre frère jusqu’à la mort, que l’initiative de Dieu reçoit une réponse
proportionnée. En lui se noue « l’alliance nouvelle et éternelle ». L’œuvre de réconciliation est ainsi accomplie.
b) La réconciliation universelle
« Les chrétiens professent que dans la mort et la résurrection du Christ, s’est accomplie l’œuvre de la réconciliation de l’humanité avec le père »
c) Le mot réconciliation chez St Saint Paul
« Le mot réconciliation chez St Paul, marque la relation mutuelle entre deux partenaires. Il indique aussi que le pardon est au bout d’un processus qui évoque la paix
retrouvée »
d- De la croix au ministère de la réconciliation
Saint Paul a offert une admirable synthèse de la théologie de la Croix dans la deuxième Lettre aux Corinthiens (5, 14-21), où tout est contenu dans deux affirmations fondamentales :
d'une part le Christ, que Dieu a identifié pour nous au péché (v. 21), est mort pour tous (v. 14); de l'autre, Dieu nous a réconciliés avec lui en ne nous comptant pas nos
péchés (vv.18-20). C'est par ce « ministère de la réconciliation » que chaque esclavage est désormais racheté (cf. 1 Co 6, 20 ; 7, 23). Il apparaît clairement que Saint Paul a renoncé
à sa vie en se donnant totalement pour le ministère de la réconciliation. Ainsi, toute l’œuvre du salut est déjà accomplie de la part de Dieu, mais, à un autre point de vue, elle se poursuit
actuellement jusqu’à la parousie, et Paul peut définir l’activité apostolique comme « le ministère de la réconciliation » (2 Co 5,18). « En ambassade pour le Christ », les
Apôtres sont de fait les messagers de « la parole de réconciliation » (2 Co 5,19s). Cette parole de réconciliation peut se comprendre à trois niveaux : réconciliation avec Dieu,
avec soi-même et avec les autres.
2- Les Trois dimensions de la réconciliation chez St Paul
a) la réconciliation avec Dieu
Dans le livre des Actes des Apôtres, les réflexions de Pierre nous montrent qu’il n’y a pas d’a priori en Dieu (Ac 10, 34-35). Dieu parle à toute conscience humaine, une conscience qui est
un don de Dieu, et qui devient la règle de l’agir chrétien. La liberté de conscience a toujours été enseignée par l’Eglise depuis Saint Paul lui-même (Cf. Rm 1). Il faut suivre sa conscience,
même si elle est erronée, et dans ce cas il faut l’éclairer et ne pas hésiter d’être à découvert devant Dieu. Que signifie alors : « être à découvert devant Dieu et devant nos
consciences » ? Dans l’optique Paulinienne, on pourrait le traduire par « Bas les masques ! » : fini la comédie humaine, on n’a plus besoin de tricher, on est lié
au Christ qui s’est uni à chacun d’entre nous, et donc on n’a plus peur de ses défauts, de ses faiblesses, de ses manques, car ils sont transformés et mesurés par le Christ ; on peux enfin
jouer la carte de la vérité. Dans cette perspective, Paul a le sentiment que le Christ est avec lui pour lui faire parcourir un chemin de perfectionnement : peu importe alors de ne pas
être encore au bout, ce qui compte c’est d’être sur le bon chemin, d’être en route. L’important n’est pas d’être le plus fort, le plus doué, de faire plus, de faire semblant. Cela ne compte
pas ! L’important, c’est d’être dans la course. Et pour Paul, c’est une véritable libération car dans le monde où il était précédemment, il disait facilement « j’étais le
premier, j’étais le plus fort » (Cf. Ga 1) : il n’osera jamais le dire dans le monde chrétien, parce que cela lui paraît absurde, d’aucun intérêt. C’est une véritable démarche de
réconciliation avec Dieu, l’important est d’être « tendu vers l’avant », vers le Christ, chacun à son rythme : « Être à découvert » devant Dieu pour une meilleure
réconciliation avec lui. Pour Paul, ce n’est plus « la façade » (2 Co 5, 12) qui compte, la culture, les diplômes, c’est « le fond » : le fruit de la réconciliation,
qui est la charité. Paul a le souci d’expliquer ce choix. : « L’amour du Christ nous presse » (2 Co 5, 14). De fait, tout devient urgent, à cause de l’amour du Christ qui a donné
sa vie pour nous, quand nous étions ses ennemis. C’est cela qui a transformé Paul. Il a compris que la réussite sociale n’est plus le sommet de la réussite humaine. Et cette compréhension est
la source d’une liberté et d’un bonheur nouveaux. Ainsi, pour Paul, la force du chrétien, c’est la réconciliation ou la recréation qui a été réalisée par le Christ : un regard nouveau non
pas seulement sur Dieu, mais sur soi et sur le monde aussi.
b) la réconciliation avec soi
Le premier acte de réconciliation présenté par les Actes des apôtres est le récit de la rencontre de Pierre avec un païen, le centurion Corneille (Ac 10). Jusque-là, on était encore resté dans
une problématique « intra-juive ». Puis l’Esprit lui-même et des anges venus de Dieu interviennent pour faire comprendre à Pierre, puis à Paul, la nécessité d’aller plus loin,
en intégrant les païens dans le plan de Dieu, c’est-à-dire dans la communauté de l’Eglise. Corneille en particulier va être le prototype du païen saisi par l’Esprit Saint. Il va faire
comprendre à Pierre que cette réconciliation est possible, même sur le plan humain. Il s’agit en effet de reconnaître l’œuvre de Dieu en nous et dans les autres : Dieu se réconcilie avec
les hommes et nous invite à vivre cette réconciliation entre nous. Or, contrairement à Paul, Pierre a du mal à vivre cette réconciliation ! Mais si le chef des apôtres est « lent à
croire », c’est pour nous inviter à parcourir ce chemin, afin de parvenir à comprendre et à nous réjouir de la réconciliation ; c’est un encouragement à progresser dans notre
compréhension de l’étendue du plan de Dieu. Du coup, ce n’est pas seulement l’autre qui est séparé de nous mais nous-mêmes. La vision de Pierre (Ac 10, 11) lui révèle qu’il n’y a rien d’impur,
sinon le péché. Pierre cherche ensuite à décrypter ce signe, à se réconcilier avec soi. Tout comme Paul après sa conversion, qui est resté trois jours dans le noir. Il s’agit bien là d’une
démarche personnelle. Il faut un effort donc pour comprendre ce que Dieu nous dit, et ce temps de compréhension est valorisant car Dieu veut nous faire parcourir un chemin, une réconciliation
avec soi mais qui débouche toujours sur les autres.
c) la réconciliation avec les autres
A travers les controverses entre Juifs et païens sur la purification ou l’excision, St Paul sera le grand tenant de cette réconciliation avec autrui ou l’étranger. « Comme cela apparaît
clairement dans les Actes des Apôtres, c’est un crime pour un juif d’avoir des relations avec des étrangers » (Cf. Ac 10, 28). Suite à cela, Pierre exposera encore le temps de la
séparation, comme un jeune plant que l’on met à part par un grillage pour qu’il se fortifie : « Mais Dieu vient de me faire comprendre qu’aucun homme n’est impur » (Ac 10, 28s).
« Car instinctivement, on ne peut s’entendre facilement qu’avec des gens qui nous ressemblent ». Mais alors, comment nous entendrons-nous avec Dieu ? C’est alors
qu’intervient dans la question de Pierre un détail surprenant : « Voilà pourquoi c’est sans réticence que je viens… Mais pourquoi me faites-vous venir ? » (Cf. Ac 10, 29).
L’idée même de parler du Christ à des païens semble à Pierre totalement inutile ! D’où sa controverse avec Paul. Pour Pierre, cela ne sert à rien, ils ne peuvent pas comprendre. C’est un
mur culturel de séparation entre les uns et les autres. Et Paul de nous faire remarquer que tout le monde construit de ces murs que le Christ est venu abattre, on se sépare les uns d’avec les
autres. Nous n’avons donc pas à avoir peur ou à nous étonner de nous sentir nous-mêmes dans une telle situation, typique de la faiblesse de la nature humaine depuis le péché originel, qui nous
pousse à nous méfier les uns des autres. Mais il faut en sortir, et recevoir l’a priori positif : le Christ est pour nous, et nous pouvons donc agir ensemble, nous réconcilier avec les
autres. Cette controverse va s’étendre car en Actes 15, nous voyons que tout le monde n’est pas d’accord ; d’où un grand rassemblement des responsables de l’Eglise à Jérusalem. Il a fallu
beaucoup de discussions pour arriver à reconnaître que Dieu voulait vraiment se réconcilier avec nous, et entre nous ! C’est aussi l’enjeu de la rencontre entre la foi et la culture :
y a-t-il une culture unique, dans laquelle la foi chrétienne puisse grandir et s’épanouir ? Ce n’est pas l’hypothèse retenue, ni par Dieu, ni par Paul, ni par l’Eglise. Pour les
intégristes seulement, il s’agit d’avoir une culture unique. Or le Christ a fait exploser l’ordre sacral immédiat. Rien d’humain ne peut enfermer la charité et la Parole divine. Il faut
résister à l’idée d’une seule culture dans laquelle pourrait s’exprimer la Parole de Dieu. Ainsi, dans l’exégèse, il existe dès le départ plusieurs expressions de la Parole de Dieu, plusieurs
langues, donc plusieurs cultures…
Conclusion
Somme toute, disons que Paul a été le théologien inspiré et le ministre infatigable de la réconciliation, mais dans sa vision c’est Jésus qui, par son sacrifice, en a été
l’artisan « dans son corps de chair » (Col 1,22) ; et le premier, il en a aussi souligné les exigences profondes : le pécheur réconcilié par Dieu ne peut lui rendre un
culte agréable s’il ne va d’abord se réconcilier lui-même avec son frère (Mt 5,23s). Puisque Dieu s’est uni à chacun d’entre nous, il veut que chacun devienne un agent de réconciliation :
cela fait partie de notre vocation. Paul voit tout du point de vue de cette réconciliation : la faiblesse humaine ne définit plus une personne. Dans le Christ, elle peut devenir force. Le
Christ étant présent en nous, nous devenons pour Dieu des agents de réconciliation. Il ne s’agit pas seulement d’en être témoins, il nous faut être agents, « ambassadeurs du Christ »,
qui agit en nous et nous communique sa puissance. Tel est l’appel de St Paul à la réconciliation.
Je ne saurais terminer sans préciser qu’à la suite de St Paul, le deuxième Synode des Eglises africaines, qui
sera célébré en octobre 2009, vise lui aussi à faire de la mission de l’Eglise un service en vue de la réconciliation, de la paix et de la justice sur ce continent si cher, mais régulièrement
secoué par de nombreux conflits, injustices et violences.
Abbé Wenceslas daleb Mpassy
NOTES
HARRINGTON W., Nouvelle introduction à la Bible, Ed. du Seuil, Paris, P.107
2 Benoît XVI, Homélie du 28 juin 2008, à l’occasion de l’Année Paulinienne, in L’Osservatore
Romano du 29-30 juin 2007.
3 V.T.B, Article sur la Réconciliation, Ed. du CERF, Paris, 1977, P.1075
4 GRELOT. P. Introduction aux livres Saints, Ed. Le Belin, Paris 1963, p. 356
5 POUCOUTA P., Lettres aux Eglises d’Afrique. Apocalypse 1-3, nouvelle édition revue, Yaoundé,
Presses de l’UCAC, 2007, p.72. Pour une ouverture sur une nouvelle utopie de la mission, lire la conclusion, pp.227-233.
6 ELA J.-M. « Rencontrer Dieu sur les chemins de notre histoire », Préface à Cheza M.
(éd.), Le Synode africain. Histoires et textes, Paris, Karthala, 1996, pp. 7-18
7 Cf. Yvon Christian ELENGA, Marcher ensemble pour la réconciliation, la justice et la paix, in
OMNIS TERRA n°449, février 2009, pp. 71-76
. Se réconcilier, c’est changer sa manière de penser et de se comporter à l’égard de quelqu’un, dans une
relation nouvelle de don et d’ouverture de soi à l’autre. Le sens du mot "réconciliation" est d'ailleurs très proche de celui de "pacification". Quand St Paul engage toute sa foi d'apôtre en
disant : "nous vous en supplions, au nom du Christ", il ne donne pas quelques conseils humains comme ceux-ci : oubliez vos disputes, ou bien retrouvez l'harmonie entre vous,… mais il annonce le
mystère du Salut donné par Dieu en son Fils : "laissez-vous réconcilier avec Dieu". Comme dit précédemment, l'apôtre a en vue l'initiative de Dieu : "tout vient de Dieu, qui nous a réconciliés
avec lui par le Christ… car de toutes façons c'était Dieu qui en Christ réconciliait le monde avec lui-même, ne mettant pas leurs fautes au compte des hommes, et mettant en nous la parole de
réconciliation" (2 Cor 5,18-19).
, qui « s’est plu…par lui à réconcilier tous les
êtres pour lui, aussi bien sur la terre que dans les cieux, en faisant la paix par le sang de sa croix » (Col 1,19-20). Toute la création a été ainsi réconciliée et renouvelée (cf. Ap 21,5).
En parlant de la réconciliation du monde (2 Co 5,19 ; Rm 11,15), Paul envisageait surtout jusqu’ici les hommes pécheurs, sans méconnaître d’ailleurs que le monde matériel lui-même est
solidaire de l’homme et doit participer à sa libération (cf. Rm 8,19-22). C’est ainsi que dans les lettres de captivité, en Colossiens et en Ephésiens, l’horizon de l’Apôtre s’élargit pour
embraser tout l’univers, « sur terre » et « dans les cieux » (Col 1,20). C’est donc là une réconciliation universelle qui s’exprime par la libération et le renouvellement de
toute la création qui gémit dans les douleurs d’enfantement.
(2 Corinthiens 5,
17-20)
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