«Si le débat n’est jamais là, si la liberté d’expression n’est pas là,
c’estle progrès qu’on étouffe»
L’égyptologue congolais bien connu parle de «signes des temps», de «réveil de l’Afrique»; il invite les
dirigeants, les peuples et surtout les jeunes du continent à ne pas s’endormir dans une culture léthargique où ils auraient tout à attendre des autres, quelles que soient leurs responsabilités
dans nos malheurs. Il évoque aussi l’élection de Barack Obama aux Etats-Unis d’Amérique, «deuxième chance pour l’Afrique, après la libération de Nelson Mandela», pour comprendre que le monde
n’appartient qu’à ceux qui osent, et que la couleur de la peau n’est handicapante que pour celui qui veut bien en faire son seul étendard. Enfin, il fait le point sur sa science: l’égyptologie.
Voici l’entretien qu’il a eu à Rome (Italie), avec notre confrère, Albert S. Mianzoukouta, journaliste à Radio-Vatican, au début du mois ce mars.
|
|
Professeur Théophile Obenga.
|
*Quel est le présent actuel de l’égyptologie?
** D’abord, l’égyptologie est une branche de l’histoire ancienne. C’est le passé lointain, c’est vrai. Aujourd’hui, on a nos famines, le Sida, les maladies, les problèmes, et on pourrait se
demander à quoi bon aller si loin dans le passé! Pourtant, ce n’est pas vain, parce que les pays hyper-développés comme ceux d’Europe, comme la Chine, comme l’Inde ou comme les Etats-Unis ne
négligent pas d’où ils viennent, leurs racines.
Quelle est la pensée occidentale d’aujourd’hui sinon la philosophie grecque? Or, la noblesse de l’humanité,
c’est quand-même la pensée qui nous guide. Qu’est-ce qui nourrit la spiritualité occidentale d’aujourd’hui? Pas un texte nouveau, mais la Bible. C’est-à-dire l’Ancien et le Nouveau Testaments; de
vieux textes. Donc, le passé n’est pas si vain que cela, si on le connaît bien. Parce que nous sommes partis du passé, pour vivre au présent et nous projeter dans le futur.
On ne peut, donc, pas vivre avec une seule dimension ou deux. Nous vivons avec notre passé, notre présent et,
comme nous ne sommes pas des animaux, nous vivons en essayant d’imaginer notre futur. Ces trois dimensions sont liées. L’Afrique n’a, donc, aucune raison de négliger sa conscience historique, de
lire son passé. Et puis, il n’y a pas que l’Egypte! Chez nous, il y a eu les royaumes de Kongo, de Ma-Loango, de Makoko, on ne connait même pas ça; nos racines. On ne connaît pas notre passé mais
le présent aussi est ambigu. On ne le connaît pas suffisamment. Or, quand le présent est ambigu, le futur est encore plus flou!
Il n’y a pas que l’Egypte que nous devrions étudier au niveau panafricain. Au niveau local, que faisons-nous?
Au Congo, par exemple, est-ce que nous connaissons le royaume de Ma-Loango? Est-ce qu’on l’enseigne bien? Le royaume Kongo, Mbanza-Kongo qui est situé au Nord-Ouest de l’Angola; le royaume de
Makoko est à Mbé, qui le sait? Qui sait ce qu’il y a? Il y a eu le royaume de Bétou, dans la Likouala; il y a eu des chefferies mbochi, les okani, les mwené. Les bembé ont résisté… Il y a eu des
organisations de ce genre partout: des chefferies, des seigneuries, des nations, des Etats, des empires… On ne connait pas tout ça! Du coup, comment voulez-vous mettre ensemble ces tribus si on
ne bâtit pas leur conscience patriotique, nationale?
On restera dans «les Nord-Sud»; les Bangala, les ceci et les cela; c’est-à-dire la petite conscience tribale.
On ne pourra pas avoir un grand projet national. Quel sera le futur d’une population qui n’a que la haine dans sa conscience nationale? Quel sera son avenir? Voilà pourquoi l’histoire est comme
de la purification: elle nettoie nos consciences et nos esprits et ouvre le débat, parce que personne ne dit la vérité; personne n’est le meilleur éternellement; personne n’a la sagesse
absolue.
Donc, le débat est nécessaire pour mettre ensemble les idées. On est en accord; on est en désaccord, mais on
avance et ça fait la force. Mais, si le débat n’est jamais là, si la liberté d’expression n’est pas là, c’est le progrès qu’on étouffe.
* Comment convaincre un jeune africain confronté aux mille et une difficultés de son présent que son passé
vaut la peine d’être connue? Et pourquoi a-t-on l’impression que les universités africaines se donnent beaucoup de mal à connaître les sciences des autres?
** Si quelqu’un fait
l’université pour nous, il la fera selon ses propres intérêts. On se mettra à étudier son histoire, plutôt que notre histoire; ses langues plutôt que nos propres langues; sa littérature plus que
notre propre littérature, sa cosmogonie, etc. Du coup, il faut que les Africains créent leurs propres universités, leurs propres programmes. Par exemple, pour lutter contre les maladies, les
endémies, la faim, favoriser l’agriculture, l’agronomie, la foresterie, etc, des choses concrètes. C’est ainsi que se développent les autres, en formant leurs propres cadres dans leurs contextes.
C’est ainsi en Chine, aux Etats-Unis, en France et partout. Les Anglais n’imposent pas les programmes de l’Ena (Ecole nationale d’administration – N.d.l.r) en France; les Français n’imposent pas
les programmes universitaires de Cambridge ou d’Oxford en Angleterre! Vous êtes au Vatican, les programmes de la Grégorienne sont élaborés par le Vatican lui-même, et non pas par l’Université de
Rome (Université d’Etat – N.d.l.r)!
Or, nous, nos programmes sont confectionnés par les institutions comme la francophonie, par une «communauté
internationale» qui n’existe même pas mais qui est une véritable illusion! Qu’est-ce que la communauté internationale, par exemple, fait quand il y a des guerres? Nous, on ne fait rien. Ce sont
les autres qui font pour nous. Et quand ils le font, ils ne le font que pour leurs intérêts; pas par mauvaise foi mais parce qu’ils ne comprennent pas notre réalité. Donc, il est temps qu’on
quitte le stade actuel pour atteindre un stade supérieur, de grandeur, de maturité.
* Et les temps sont mûrs pour cela? Est-ce que quelque chose s’amorce déjà quelque part en
Afrique?
** Oh oui! Il y a beaucoup de cadres africains, des médecins, des pharmaciens, de grands juristes, des ingénieurs... Dans tous les domaines, on a de grands cadres africains.
Mais, souvent la politique, par égoïsme, n’arrive pas à exploiter ces atouts, à faire confiance aux cadres. Regardez Barack Obama; il arrive mais prend toutes les compétentes, qu’elles soient
démocrates comme lui, républicaines, retraitées, etc. Il prend tout: les indépendants, les sans-opinions politiques ou même ceux qui sont contre son opinion politique; il les prend et travaille
avec eux, parce qu’il a besoin de leur expertise pour l’intérêt des Etats-Unis. Mais, est-ce que chez nous on prend des retraités? Non: on prend des personnes inexpérimentées dans un monde qui
est de plus en plus complexe. Dans les pays africains, les retraités sont rejetés, leur expérience ne vaut rien; ils sont rejetés et c’est ainsi qu’on se rend ridicules. Il nous faut changer; ne
plus nous contenter du train-train habituel. Parce que ça sera très difficile pour les générations à venir. Que deviendrons-nous, tous des immigrés? Mais, il faut savoir que la France, elle-même,
ne sera plus la France d’aujourd’hui. Elle deviendra une France européenne!
Propos recueillis par
Albert S. MIANZOUKOUTA
Journaliste à Radio Vatican
Derniers Commentaires